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Séminaire Cpas1option : quand l’enseignement supérieur se mobilise pour protéger ses étudiants

Publié le 17 mai 2022

Près de 250 personnes, issues de dizaines de grandes écoles de l’Hexagone et des départements d’outre-mer, ont convergé vers notre campus marseillais pour poursuivre un objectif commun : agir pour le bien-être des étudiants.

Le séminaire Cpas1option est un événement annuel co-organisé par le BNEI, la CDEFI, la CGE, et, pour cette édition 2022, Centrale Marseille.

Articulée autour des questions de prévention des conduites à risque et des addictions en tous genres chez les étudiants, la charte éponyme intègre désormais la prévention du harcèlement et des violences sexistes et sexuelles.

Ils sont arrivés avec leurs valises, leurs sourires, leur engagement et une joyeuse volonté d’échanger analyses, expériences et autres bonnes idées. Directeurs d’établissements de l’enseignement supérieur, responsables de la vie associative, responsables et représentants de bureaux des élèves et d’associations étudiantes, référents égalité femmes-hommes… les 28 et 29 mars derniers, le campus marseillais bouillonnait ! En provenance de près de 80 établissements d’enseignement supérieur, les participants au séminaire annuel Cpas1option avaient fort à dire sur les questions de prévention et de protection des étudiants, mais aussi soif d’apprendre auprès de professionnels et spécialistes.

Fondée en 2007 par le Bureau national des élèves ingénieurs (BNEI), la Conférence des directeurs des écoles françaises d’ingénieurs (CDEFI) et la Conférence des grandes écoles (CGE), Cpas1option est une démarche nationale et collective. Chaque année, son séminaire est accueilli par un établissement de l’enseignement supérieur. Une manière de refléter la mobilisation générale autour de ce programme destiné à sensibiliser, prévenir et répondre aux comportements nuisibles. 

La démarche Cpas1option tient chaque année un séminaire de sensibilisation et de prévention des addictions, des risques et de lutte contre le harcèlement et les violences sexistes et sexuelles dans l’enseignement supérieur.

Une réflexion collective, une action symbiotique

Le séminaire Cpas1option propose un espace d’échanges, de dialogues, de partages d’expériences entre établissements, étudiants et professionnels. 

Au programme des conférences de cette nouvelle édition, figuraient les sujets suivants : présentation du dispositif, bonnes pratiques de mise en place dans les établissements, responsabilité des organisateurs d’événements festifs et des directeurs d’établissement, concepts de risque et de réduction des risques, actualité des drogues et rôle des compétences psychosociales dans la prévention des conduites addictives.

En outre, les deux jours de séminaire furent rythmés par une série d’ateliers : lutte contre les violences sexuelles et sexistes (animé par Magali et Pierre du collectif féministe Clasches), développement des compétences psychosociales (par Valérie Lemaire – voir infra – et Anne Mortureux, psychologue clinicienne), organisation pratique d’une soirée étudiante (par le BNEI). 

La compagnie Acthéâtre dévoila sur scène la première de sa pièce de théâtre sur le harcèlement et les violences sexuelles et sexistes

Engagée dans ses propres transformations, l’École a bien sûr renouvelé son engagement dans le programme.

Des addictions aux VSS : une charte adaptée aux enjeux actuels

Les rencontres se sont clôturées par la traditionnelle signature de la charte Cpas1option : les protagonistes se sont engagés ou ont renouvelé leur engagement en faveur d’une prévention efficace, au bénéfice de la santé physique et mentale des élèves et d’une vie étudiante épanouissante, sereine et stimulante. 

Loin d’être un simple document, cette charte est conçue comme un outil d’aide à la mise en place d’une stratégie de prévention et d’action globale et commune aux directions des établissements et représentants des élèves. Elle concourt à former tous les acteurs de la vie étudiante, identifier les comportements répréhensibles, agir contre les violences sexuelles et sexistes, sensibiliser l’ensemble des élèves et personnels, mettre en place des actions et dispositifs adéquats ; elle inclut par ailleurs une démarche d’amélioration continue.

Le docteur Olivier Phan terminera son intervention par ces mots : Stay alive !

Une bonne fête, c’est quand on se souvient de tout, parole de praticien !

Pédopsychiatre, addictologue, clinicien, Olivier Phan exerce à Sceaux. Au fait des dernières données, il a rappelé combien la vie étudiante est une période particulièrement à risque, notamment caractérisée par un mode de consommation d’alcool spécifique : le binge drinking. Cet anglicisme désigne une absorption d’alcool ponctuelle mais très importante. Selon des chiffres de 2014, cités par le docteur Phan, 40 à 50 % des jeunes de 15 à 24 ans vivant dans les pays occidentaux sont considérés comme des binge drinkers. 

Cette concentration subite d’alcool provoque un « black out », un coma éthylique : le cerveau prend l’équivalent d’un violent coup de poing ; il est KO (knock out), les connections neuronales sont altérées. Deuxième danger : désinhibés par l’alcool, les individus ne mesurent plus le risque ni le danger : les catégories de perception deviennent floues, la conscience et les réflexes sont modifiés.

En outre, à l’heure des portables allumés en permanence prêts à capturer toute scène compromettante, les réputations – des auteurs de méfaits comme des victimes – ont vite fait d’être ruinées, et pour longtemps.

Présentant le programme Peer Care, Olivier Phan plaide pour une prévention par les pairs, autrement dit les étudiants eux-mêmes, préalablement formés à détecter les personnes trop alcoolisées et à les prendre en charge. Objectif : réduire les cas de PLS (les personnes alcoolisées qui tombent dans un coma éthylique doivent être mises en position latérale de sécurité) et éviter de surcharger les secours. 

Peer Care repose notamment sur la mise en place de salle où se reposer et boire de l’eau, sous la surveillance de camarades. Ici, l’efficacité de la méthode repose sur l’effet de symétrie, de réciprocité, de proximité, d’égalité. Le dispositif fait le pari de la ressemblance pour capter l’attention et faire entendre raison.

Rôle et vertus des compétences psychosociales

Chargée de mission Prévention jeunesse à la Mildeca (Mission interministérielle de lutte contre les drogues et les conduites addictives), Valérie Lemaire est formelle : le « T’inquiète, je gère » prononcé par les personnes sous l’emprise d’alcool ou autres substances addictives, ne saurait suffire à rassurer, car l’addiction est un phénomène progressif et pernicieux. L’intervenante interpelle l’auditoire : l’entreprise est un haut lieu de consommation de drogues en tous genres. Les futurs managers que forment les grandes écoles seront amenés à encadrer et gérer des personnes prises dans des addictions.

Alcool, drogues, écrans, jeux d’argent et de hasard... pour remédier aux diverses addictions, anciennes et nouvelles, Valérie Lemaire préconise de renforcer les compétences psychosociales des individus, car elles aident à dire non, à comprendre et déjouer les ruses du marketing, à résister à la pression exercée par le milieu. À ses yeux, la cause est entendue : les compétences sociales, cognitives et émotionnelles priment sur les diplômes. 

Quatre des comédiens de la compagnie Acthéâtre : Alain Lagneau, Isabel Jeannin, Morgan L’Hostis et Édouard Eftimakis.

Mettre en scène pour mettre en mots

Il était plusieurs fois... des histoires de harcèlements, de discriminations et de violences sexuelles et sexistes, contées par une troupe de quatre comédiennes et comédiens : Alain Lagneau, directeur artistique, comédien, auteur, addictologue, Isabel Jeannin, coordinatrice de direction, comédienne, autrice, coordinatrice VSS et harcèlement, Morgan L’Hostis et Édouard Eftimakis, comédiens. Et l’amphi James Prescott Joule, bondé, s’en trouva à la fois ému, troublé et reconnaissant.

La compagnie Acthéâtre pratique, depuis 1994, un théâtre d’utilité publique. Prisons, hôpitaux, centres sociaux, formations d’infirmières, d’aides-soignants, de médecins, école de la deuxième chance, collectivités territoriales, lycées, collèges, grandes écoles, les comédiens performent dans autant de lieux qui ne sont pas des théâtres. C’est que, ici, la pièce est aussi prétexte à libérer la parole, échanger, (re)construire. 

Comment être cool et avoir des potes ? La pièce jouée par la troupe a entretenu son public de conformisme social, du besoin de reconnaissance qui pousse à commettre des actions qui, autrement, auraient laissé froid. Elle a aussi abordé les thèmes liés aux tabous, aux jugements intempestifs sur les apparences, aux effets de groupe qui peuvent transformer un quidam en prédateur. Enfin, elle a questionné : qu’est-ce qu’une agression ? Que faire ? Que faire de la libération de la parole « qui s’échappe en torrent » ?

La pièce de théâtre a laissé place à un long et riche moment d’échanges avec le public, majoritairement étudiant.

La pièce achevée, les comédiens s’adressent directement à l’assemblée et lancent les échanges : quelle est leur définition des violences sexuelles et sexistes ? Dans un premier temps, les réponses ne se bousculent pas. Pourtant, et très vite, les prises de parole se multiplient : le besoin de parler est presque palpable. Loin des interventions institutionnelles, normatives, loin aussi des froides données chiffrées, deux comédiens évoquent leur vécu. L’un a été toxicomane ; l’autre, victime d’inceste. Un trouble saisit alors l’assemblée. Soudain, la représentation théâtrale prend une tout autre dimension. La parole gagne en puissance ; la légitimité des acteurs à s’exprimer sur un sujet qu’ils connaissent intimement apparaît implacable.

Bousculé par un passage de la pièce sur l’homophobie dans le sport, un étudiant suggère d’adresser un avertissement préliminaire pour avertir le public de propos explicites qui pourraient heurter des personnes qui ont vécu directement ou indirectement ces situations, ce qui est son cas, confie-t-il.

De son côté, une femme encourage à « conserver la violence des témoignages : affadir le propos n’aurait plus de sens, mais peut-être prévenir les gens qu’ils peuvent sortir pendant la représentation si certains passages sont trop difficiles à supporter », nuance-t-elle. 

Et, tandis qu’une étudiante se déclare bouleversée par la pièce, une autre félicite les artistes : « Les témoignages sont nombreux, le sujet des VSS est abordé de façon frontale, des solutions sont avancées. »

Plus loin, un jeune homme : « La forme est la bonne, elle est crue, mais pas à charge ». Un autre : « La pièce est courte, mais très intense. »

Isabel Jeannin tient à donner de l’espoir : « On peut revivre normalement un jour. » Et d’attester des bénéfices des thérapies cognitivo-comportementale et EMDR (Eye Movement Desensitization and Reprocessing) pour surmonter les traumatismes et réussir à en parler sans réactiver l’émotion. 

L’art pour/de libérer la parole.

Les questions et commentaires continuent de fuser. Les comédiens précisent que la pièce, écrite pour durer deux heures, peut être modifiée pour s’adapter à chaque contexte. Des scènes peuvent être ôtées ou ajoutées. Les artistes tiennent à s’adapter au langage de chaque école et sont disposés à retravailler sur un point précis à la demande des étudiants. 

Une élève souhaiterait que la pièce traite aussi des solutions concrètes, qu’elle explique au public comment réagir et agir en cas de violence. Une étudiante, membre du bureau des élèves de l’école vétérinaire de Maisons-Alfort, admet que « les associations ont du mal à gérer ces questions ». Le sujet de la charge mentale des élèves qui prennent ces questions graves à bras le corps reviendra à plusieurs reprises dans les échanges. 

Isabel Jeannin incite les élèves à « ne pas rester seuls, il faut savoir vers qui se tourner et passer le relais à des professionnels »

Une étudiante expose la méthode utilisée par son association : « À la première erreur en soirée, l’auteur est deux fois black listé, invité à regarder une vidéo et à assister à une conférence sur les thèmes des VSS. En cas de récidive, l’auteur est mis sur liste noire, exclu de tous les événements pendant la durée du mandat de l’association. »

Isabel Jeannin rappelle : « C’est à tout le monde d’être vigilant, l’école, le BDE, tout le monde en tant que citoyen. »

Aussi, la troupe souhaite éviter les lectures binaires. Alain Lagneau raconte ainsi l’histoire d’un étudiant passé en conseil discipline avant de coécrire une scène avec lui.

19 heures ont sonné depuis un petit moment. L’amphithéâtre est toujours plein, plein d’émotions, plein d’envies, plein de mots. Plein de rage aussi. Une femme, issue du personnel administratif d’une école, clôturera les échanges, qui auraient pu se prolonger jusque tard dans la soirée, en déplorant, presqu’avec colère : « Nous savons qu’il y a des victimes, mais nous ne pouvons rien faire car nous manquons de témoignages ! »

De fait, l’édition 2022 du séminaire Cpas1option aura eu la vertu de sensibiliser, transmettre des connaissances, pistes de réflexion et d’action, (re)mobiliser les équipes et favoriser les prises de contact et les actions collectives. 

Karla Negrete Aranda, responsable relations internationales, référente égalité professionnelle à l’École nationale de la météorologie prononcera deux adjectifs pour qualifier le séminaire Cpas1option : « instructif et utile ».

 

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Les organisateurs remercient chaleureusement les intervenants qui se sont succédé durant ces deux journées consacrées à la sensibilisation et à la prévention des addictions, des conduites à risques ainsi qu’à la lutte contre le harcèlement et les violences sexistes et sexuelles : 

 

Le BNEI, la CDEFI et la CGE donnent rendez-vous aux écoles et associations étudiantes en 2023 pour une nouvelle édition du séminaire Cpas1option.