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Interview de Yannick Oudin (2008), co-fondateur et directeur général de Favoreat Design

Publié le 12 octobre 2022

« Je voulais devenir entrepreneur pour dépasser mes peurs, élargir mes horizons, modifier le monde qui m’entoure. »

À la tête de Favoreat Design, Yannick Oudin a profité d’un moment de répit lors d’un tournage à Denver pour mettre en mots son parcours. De Centrale Marseille à Brooklyn, de l’aérospatial au design culinaire... portrait d’un esprit libre, animé d’une philosophie inspirante et bien décidé à donner un véritable sens à son existence et à en rester maître.

Yannick Oudin, diplômé de Centrale Marseille en 2008, cofondateur et directeur général de Favoreat Design aux côtés de Valentin Boher, directeur artistique et cofondateur de Favoreat Design.

Comment passe-t-on des cosmétiques au design culinaire ? 

Il n’y a pas vraiment de barrières à franchir pour changer de secteur. Tout est une question de rencontres et d’envie commune.

Juste avant l’obtention de mon diplôme d’ingénieur centralien, j’avais participé au développement d’une première entreprise. Puis, j’ai décidé de faire un passage par une grande société, car je ressentais le besoin de me structurer sur la gestion de grands projets.

Quelles étaient vos missions chez Yves Rocher ?

Yves Rocher avait pris beaucoup d’avance sur le commerce en ligne : ils étaient déjà leader. J’ai commencé en tant que chef de projet digital, avant de devenir assez rapidement responsable des projets e-commerce et digitaux pour vingt pays. Je gérais une équipe de soixante personnes, consultants compris.

Comment avez-vous été amené à cofonder Favoreat ?

J’ai adoré tout ce que j’ai réalisé chez Yves Rocher, mais, au bout de quatre ans, j’avais fait le tour de mon sujet. Dans le même temps, j’ai rencontré celui qui allait devenir mon associé, Valentin Boher. La connexion fut immédiate. Il cherchait à monter une boîte autour du monde culinaire à New York et a souhaité que l’on s’associe. Je me suis dit : « why not ? », et nous l’avons fait. Mon père était agriculteur en bio dans les années 70, celui de Valentin était chef : nous voulions tous les deux entreprendre dans cet univers.

Pourquoi le design culinaire ?

Le design est à la fois une philosophie et une méthode qui permet d’innover, de créer, de modifier le monde qui nous entoure, de résoudre des problèmes, de changer de paradigme, pour contribuer à la réussite de projets et d’entreprises. Le culinaire, car nous travaillons exclusivement dans le domaine de la nourriture et de la boisson. Partout dans le monde, l’alimentation est la chose qui connecte le plus les gens entre eux. On pourrait en parler pendant des heures et des jours entiers...

Chloé, l’une des photographes de l’agence, qui est canadienne, et Sapho, la cheffe australienne préparent un shooting photo.

Stratégie de marque, identité visuelle, design « immersif », communication digitale, marketing « expérientiel », web design, développement web, photographie, vidéo... Favoreat propose, depuis sa création en 2012, une variété de services a priori loin du métier d’ingénieur...

Oui et non. Mon insertion dans la vie professionnelle a commencé avec une expérience au CNES et à la NASA. Si on compare cette activité dans le secteur spatial à mes projets actuels, les deux domaines sont effectivement éloignés. En revanche, et toujours à Centrale Marseille, j’avais aussi validé un master en entrepreneuriat, qui m’a beaucoup servi. Mon profil d’entrepreneur se base ainsi sur tous les principes de rigueur, d’excellence, de rapidité de pensée et d’exécution, de vision systémique des projets enseignés à l’École, tandis que la formation entrepreneuriale m’a richement doté sur les aspects liés à la finance, à la stratégie, etc.

Votre agence possède deux bureaux, à New York et Paris. Comment les premières années d’activité se sont-elles passées ? 

Avec Valentin, mon associé, nous avons d’abord créé l’agence à Brooklyn. Valentin était directeur artistique dans une importante agence new-yorkaise, mais il avait envie d’autre chose, de sortir de la grosse machine et de créer sa propre aventure. Il a trouvé un loft magnifique à Brooklyn et l’a loué sans savoir ce qui allait se passer. Il a passé des annonces sur Craigslist en disant : « Hey ! J’ai trouvé cet endroit incroyable et j’ai envie de faire quelque chose autour du design et de la food, passez voir ! »... et des gens sont venus. Les connexions se sont faites, et Favoreat est née. 

Le loft de Favoreat, sur Broadway Avenue, à New York. Sur cette photo, l’équipe travaillait sur un projet de bar à vélo, avec Barao, un product designer brésilien, en visite pour trois mois.

Vos productions ont été primées à plusieurs reprises, notamment aux États-Unis. Comment avez-vous su inspirer confiance à vos clients ?

Grâce au talent de Valentin, de très grandes marques ont approché Favoreat. C’est à ce moment que nous nous sommes associés. Nous étions trois à l’époque, avec Daniel, un photographe très talentueux. Pour être honnête, beaucoup de choses sont venues par chance. Nous avons travaillé avec Philippe Starck, LVMH, notamment. On se concentrait surtout à créer la meilleure philosophie et le meilleur travail possible. 

Ensuite, puisque nous sommes Français, nous avons créé un bureau à Paris, pour pouvoir partager notre vie entre les deux endroits. La France, pour la bonne bouffe ; New York pour l’excitation, le réseau et parce qu’émerger est plus facile là-bas.

 

Certifiée B-Corp (entreprise à impact), Rogue Creamery, fromagerie biologique de l’Oregon, fabrique, entre autres, un fromage qui, en 2019, a été élu meilleur fromage du monde par le World Cheese Award ! Favoreat a réalisé pour elle une campagne incluant de la photographie, de la vidéo et de la communication digitale.

Qui sont vos clients ?

Nous avons multiplié les projets et développé Favoreat en Belgique, Angleterre, Allemagne, Japon... Aujourd’hui, nous travaillons dans une dizaine de pays, pour des clients de toutes tailles, qui sont en bio ou sur le point de le devenir. 

AlterFood, les Vins de Bordeaux, Savencia, Hope Foods (une marque de Hummus biologique dans le Colorado), des grands crus, des belles marques d’Armagnac, Louis XIII (une marque de cognac) comptent parmi nos clients.

Comment Favoreat est-elle devenue une fabrique à start-up ?

Nous avons une manière particulière de fonctionner. Nous basons l’activité de l’agence – sur la forme comme sur le fond – et son devenir sur les aspirations profondes des gens qui travaillent pour elle. Nous avons donc travaillé avec des personnes extérieures à l’agence pour aider chaque employé-associé à définir, ou commencer à définir, son ikigaï. 

L’ikigaï est la réunion de quatre éléments : ce pour quoi j’ai des compétences, ce pour quoi j’ai du plaisir à travailler, ce pour quoi je peux être utile au monde, ce pour quoi je peux gagner de l’argent. Les projets ne sont donc pas ceux de l’agence, mais ceux des gens qui la constituent. C’est ainsi que nous avons lancé une fabrique à start-ups au sein de l’agence, basée sur les envies des gens qui y travaillent et parce que, parfois, nous sommes frustrés de ne pas aller assez loin avec nos clients. 

Nous avons ainsi trouvé des associés pour lancer Sapio Spirits, une marque de spiritueux bio, engagée et accessible (12 000 bouteilles vendus en 5 mois) ; mais aussi Batch Culture, une marque de café bio en circuit court, transparente, qui respecte la saisonnalité, qui passe en dehors de la bourse du café et qui est prisée pour sa torréfaction qui rend le breuvage particulièrement savoureux (la marque est référencée chez des entreprises comme Ubisoft) ou encore un restaurant vietnamien à Bordeaux. Nous sommes également entrés au capital d’une ferme en permaculture en Martinique. D’autres projets vont suivre, et on continuera à travailler avec les marques et les gens qu’on aime.

Dans la ferme martiniquaise en permaculture, avec l’équipe de Favoreat : Volodia, le directeur de création, et Laetitia, designer. L’équipe s’y rend une fois par an pour renouveler l’inspiration.

Avez-vous trouvé votre ikigaï ?

Je pense m’en approcher de plus en plus. Mais ce point d’équilibre peut évoluer. S’il devait effectivement changer, alors nous transformerons l’entreprise et ce qu’elle fait ou nous en créerons une autre. 

Pour rester sur le thème extrême-oriental, nous vous proposons une parenthèse en forme de portrait chinois. Si vous étiez un fruit, vous seriez...? 

Je n’ai pas du tout envie d’être un fruit. Un fruit, ça reste attaché à un arbre, je n’ai pas envie de rester attaché à un arbre.

Si vous étiez une odeur...

L’odeur du sable, d’un beau repas d’été entre copains, dans un endroit abandonné. L’odeur de Tokyo et de ses ruelles, l’odeur d’une forêt en Martinique, l’odeur de la terre, l’odeur d’un vin en sortie de cuve.

Si vous étiez un plat cuisiné...

Je n’ai pas envie d’être un plat cuisiné. Ou alors tous. C’est trop ennuyeux d’être une seule chose. Ou peut-être, un sushi à 5 heures du matin au marché aux poissons de Tokyo. Le sushi est un mets simple, mais qui requiert une maîtrise du geste incroyable. Aussi, un tacos a l’arrache. Un plat de grand chef qui bouscule… 

Si vous étiez un dessert...

Une gaufre en Belgique, un chocolat chaud avec de la chantilly au ski, un mochi fait maison, un riz gluant à la mangue comme on le fait dans notre restau’ bordelais.

La créativité est votre métier. Si vous étiez une couleur...

Être une seule couleur serait tellement triste. Tous les jours, on en découvre de nouvelles. Il suffit de savoir regarder.

Vous êtes un passionné de voyages. Si vous étiez un lieu... 

Celui où je suis.

Si vous étiez une expression ?

Unie à l’océan, la goutte d’eau demeure.

En 2012, vous avez cofondé, sur votre temps libre, Tint, une application (55 000 utilisateurs, 6 mois après la sortie de la version bêta) qui favorisait la mise en contact entre voyageurs et locaux du monde entier, prêts à faire découvrir leur ville. Votre start-up est apparue parmi les 20 meilleures européennes en phase d’amorçage, avant de fermer deux ans plus tard, faute de temps pour s’y investir suffisamment.
Si vous étiez une application, vous seriez...

Soundcloud ou Deezer : on m’enverrait des nouveaux sons toute la journée.

« Avec le temps, j’ai aussi compris que si tu veux savoir où mène un chemin, il faut regarder ceux qui l’ont arpenté avant toi. »

Combien de personnes salarie votre entreprise ? Recrutez-vous ?

Nous sommes environ 25, et nous recrutons chaque année.

À New York, dans le quartier de Chinatown. De gauche à droite, outre le duo fondateur : Vincent, photographe chez Favoreat, Simon, directeur créatif (« même s’il travaille dans une autre agence, Simon est tout le temps avec nous ; il vit même au loft ! », précise Yannick) et Meryl, photographe et styliste qui travaille souvent avec l’agence.

Qu’avez-vous découvert en pénétrant le monde de l’entreprise ? 

Je me suis aperçu que beaucoup de gens exercent un métier sans savoir pourquoi, beaucoup font des compromis sur leurs vies, en se disant qu’un jour les choses iront mieux ou en compensant avec des vacances, des repas entre amis.

Avec le temps, j’ai aussi compris que si tu veux savoir où mène un chemin, il faut regarder ceux qui l’ont arpenté avant toi. C’est ainsi que j’ai su que je ne serai jamais cadre dans une grande entreprise (même s’il en existe de formidables). J’ai alors compris que je voulais créer une autre forme d’entreprise.

Qu’est-ce qui vous a paru le plus simple et le plus compliqué ? Le plus plaisant et le plus désagréable ?

Le plus simple, c’est quand les gens sont alignés avec ce qu’ils sont au fond d’eux. Ou, tout du moins, lorsqu’ils comprennent que nous sommes tous des êtres humains, que l’entreprise est simplement une construction mentale et que, par conséquent, tout projet, toute collaboration, toute négociation est le produit de la rencontre entre deux êtres humains. Vus sous cet angle, les projets deviennent plus stimulants et, finalement, assez simples à mener, quelle qu’en soit la nature.

À l’inverse, le plus compliqué surgit quand on rencontre des gens qui jouent un rôle, qui ne connectent pas, qui se sont enfermés dans un monde désincarné. Il faut alors briser la glace et, si cela ne fonctionne pas, s’écarter d’eux.

Quelle est votre philosophie d’entrepreneur ?

Je regarde l’entreprise comme un véhicule dédié à une réalisation personnelle et à la réalisation de celles et de ceux qui m’entourent. L’entreprise est juste un outil qui doit toujours être au service de ceux qui la composent, et pas l’inverse.

Diplômé de Centrale Marseille en 2008, vous aviez opté pour la filière métier Management de l’innovation et entrepreneuriat. Vous êtes-vous toujours rêvé en entrepreneur ?

Je voulais devenir entrepreneur pour dépasser mes peurs, élargir mes horizons, modifier le monde qui m’entoure à ma modeste échelle (évidemment, nous ne sommes pas en train de sauver des vies) et, surtout, m’associer pour découvrir d’autres mondes, m’inspirer et grandir. J’ai toujours eu cela en tête, et l’envie s’est aiguisée au fur et à mesure des rencontres.

Pourquoi aviez-vous choisi Centrale Marseille ?

L’envie d’être dans une école généraliste pour apprendre plein de choses.

Que retenez-vous de votre vie à l’École ? Tant du point de vue des études que de la vie étudiante et de la vie à Marseille.

Une quinzaine de potes que je vois souvent. On organise une semaine ensemble tous les 15 août. Nous avons tous emprunté des chemins différents et sommes tous très différents, mais une connexion profonde nous lit, qui trouve son origine dans tout ce que nous avons partagé, échangé, débattu et vécu ensemble.

Quel est votre meilleur souvenir ?

Tous les moments vécus avec mon meilleur ami, Alex, que j’ai rencontré à Centrale Marseille. Et plein de trucs que je ne peux pas raconter ici...

Des professeurs vous ont-ils marqué ?

Françoise Perrin. Elle a allumé le petit feu intérieur de l’entrepreneuriat.

Vous êtes intervenu auprès des élèves ingénieurs centraliens de la filière métier entrepreneuriat, le 31 mars dernier. Votre témoignage a fait sensation et en a inspiré plus d’un ! Était-ce la première fois que vous reveniez à l’École ? 

D’abord, merci. Si mon expérience et mon discours peuvent résonner, tant mieux. J’étais revenu à l’École quelques fois mais, ce jour-là, je donnais cours pour la première fois. Je voulais redonner un peu de ce qu’on m’a donné lorsque j’étais étudiant. Mais, pour être honnête, je ne sais pas si ce type d’intervention est fait pour moi.

À New York, dans le quartier de Chinatown. De gauche à droite, outre le duo fondateur : Vincent, photographe chez Favoreat, Simon, directeur créatif (« même s’il travaille dans une autre agence, Simon est tout le temps avec nous ; il vit même au loft ! », précise Yannick) et Meryl, photographe et styliste qui travaille souvent avec l’agence.

Dans les retours laissés anonymement par les élèves, l’un d’entre eux a notamment apprécié que vous ne passiez pas votre vie à travailler, que vous preniez le temps... de vivre. Quels messages et/ou conseils leur avez-vous adressés ?

Je rassure tout le monde : cela n’a pas du tout été le cas au début, parce que nous avons beaucoup, beaucoup travaillé, le temps de comprendre... Et ceci a pris du temps.

Ce qui est sûr, c’est que si on a l’impression d’être tout le temps dans l’effort pénible, c’est qu’on n’est pas au bon endroit, ou alors il faut changer certains paramètres. 

Si on évolue dans un environnement qui ne comprend pas qu’un humain fait parfois le travail de 2 jours en 4 heures, que, parfois, il a envie d’être productif le matin ou qu’il a besoin de laisser son esprit vagabonder pour créer, innover, s’inspirer, alors, à mon sens, on n’est pas au bon endroit. Ceci est indubitablement vrai pour le type de métiers que nous exerçons. 

Vous agissez pour le bien-être au travail et en dehors...

Chez Favoreat, nous vérifions que les employés partent en moyenne à 18 heures, ne dépassent pas les 35 heures hebdomadaires, prennent les congés dont ils ont besoin. Nous les encourageons à prendre trois semaines d’affilée l’été pour opérer une coupure nette. 

Nous concevons notre entreprise un peu comme une bande qui fait des choses ensemble et prend plaisir à le faire. Ensuite, basta. Il y a d’autres choses à faire, à voir, à explorer, avec ses potes, ses enfants, sa compagne, sa femme, son mec, sa famille. 

Il faut aussi se ménager du temps pour soi. Pour se connecter à son âme, à ses sens. Pour dire le vrai, tout cela, je l’ai appris en chemin, notamment au contact de Valentin et des gens talentueux et libres que j’ai rencontrés.

Un dernier mot, pour finir ?

Si tout s’est passé sans accroc majeur, je le dois beaucoup à Alexia, ma femme, ma partenaire, ma meilleure amie, qui m’a fait rencontrer Valentin, notamment, qui m’a poussé à entreprendre (parce qu’elle savait que c’était ce dont j’avais besoin), qui m’a donné beaucoup d’énergie, qui m’a soutenu et conseillé sur chacune des étapes et m’a fait regarder le monde différemment.

 

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