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[ALUMNI] Christophe Cornillon, entrepreneur « il faut trouver à quoi on peut être utile en tant qu’ingénieur »

Publié le 24 janvier 2023

Christophe Cornillon a déjà vécu plus d’une vie professionnelle. Aujourd’hui et depuis maintenant 10 ans, il développe son entreprise de scooters électriques à Grasse près de Nice, Eccity.

Une évidence pour ce passionné de deux roues. Dans cette interview, il revient sur son passage à l’école et ses différentes expériences qui ont forgé l’entrepreneur qu’il est désormais. 

Parlez-nous de vos débuts, comment êtes-vous arrivé à Centrale Méditerranée (ENSI, à cette époque) ? 

Je viens de Metz en Lorraine. J’ai suivi un parcours assez classique : prépa, concours, école. Je suis entré en 1991 à Centrale. J’étais le président du bureau des élèves. Le premier souvenir qui me vient en tête c’est le tournoi de sport important qui était le tournoi inter-ENSI. Ce fut à la fois le meilleur et le moins bon souvenir (rires) de ma scolarité ! C’était un gros projet, on avait organisé un campement, on réceptionnait des cars d’étudiants de toute la France. 

Sinon, je garde un très bon souvenir de mon parcours à l’école, il y avait une très bonne ambiance ! Ma promo était plus petite qu’actuellement, nous étions 80. C’était bien, c’était un groupe à taille humaine… Mais, c’était plus compliqué quand il s’agissait de monter une équipe de rugby ! J’ai vécu de belles années à Marseille. 

Une fois diplômé, quelle a été la suite pour vous ? 

Par la suite, j’ai fait mon service militaire à la sortie de l’école en scientifique du contingent et j’ai fait l’IAE à Aix-en Provence en gestion des entreprises. Une fois diplômé, je suis entré à Gen+ dans une industrie et chez un acteur hyper ambitieux et en plein développement. Cette entreprise était installée à Gémenos, elle appartient aujourd’hui à Thalès. C’était un premier job très intéressant. Quand je suis arrivé nous étions 2.000 salariés, quand je suis parti, nous étions 10.000. C’est une croissance sans précédent en France. Nous avons donc connu des évolutions professionnelles très rapides, nous étions plusieurs de l’école à y entrer sur la même période. 

J’ai décidé de quitter l’entreprise après le rachat par un actionnaire américain qui a engendré un changement de stratégie. Ça me plaisait moins. Puis, j’ai cofondé une entreprise qui s’appelait Innova Card à La Ciotat. Elle était spécialisée dans la conception de circuit intégré destiné aux cartes à puce. Il s’agissait d’intégrer tout l’électronique dans un microcomposant pour sécuriser tout ce qui était paiement, paiement à domicile, paiement via smartphone, terminaux dans les points de vente. 

Vous, le Lorrain, vous n’êtes finalement jamais parti de la région ?

J’avais sélectionné mon école en fonction de la région, de la proximité à la mer… Ce qui était un peu stupide ! Dans ma tête, c’était soit l’Atlantique, soit la Méditerranée. Mais ce n’est pas du tout ce que je recommande aux futurs étudiants ! 

Quand on sort de prépa, on est des bêtes à concours et on ne prend peut-être pas assez de temps pour regarder les programmes des différentes écoles. Certains étudiants passionnés savent vraiment où ils vont et pour quoi faire. Ce n’était pas mon cas. 

Qu’est-il advenu de votre entreprise à La Ciotat ? 

Deux ans après son lancement, nous l’avons revendu à des Américains. J’ai poursuivi ma carrière à Schneider Electrics dans les automates industriels à Sophia Antipolis. J’y suis resté quatre ans et j’ai été de nouveau démangé par l’aventure entrepreneuriale. Cette fois, j’ai cherché à reprendre une entreprise plutôt que de tout recommencer. J’ai suivi une formation avec la CCI des Alpes Maritimes sur le sujet. 

J’ai repris une entreprise, Eccity, qui venait de se lancer et qui faisait de l’importation de scooters électriques en 2011. Cela fera 12 ans en 2023. Au départ, nous avons continué et développé l’importation. Fin 2013, nous avons conçu notre propre véhicule homologué. Il a été commercialisé début 2014. Depuis, nous avons étoffé cette gamme avec un modèle 50cm3, un 125 plus puissant et, une première mondiale, un 125 avec deux roues arrière. 

Et, dernièrement, avec un partenaire, nous avons étendu la gamme avec des modèles un peu moins chers, un peu moins puissants. 

Et vous avez convaincu des grandes villes d’utiliser vos scooters électriques ?

En effet, une partie de nos clients sont des collectivités, des villes, des conseils généraux et même la police nationale dont nous avons remporté l’appel à projets récemment. Parmi elles, on compte Aix-en-Provence, Paris mais aussi la métropole Nice Côte d’Azur aussi bien que des collectivités en périphérie de Paris, des villes en Corse et Genève en Suisse. On a initié de la vente export en Europe. 

Nos bureaux sont à Grasse et nous avons ouvert un showroom à Paris au printemps 2022. Nous comptons entre 10 et 15 salariés en fonction des saisons, nous serons une vingtaine l’an prochain. Nous évoluons encore à petite échelle. Le défi d’Eccity, c’est désormais de passer à l’échelle industrielle. Actuellement, nous faisons la conception, la gestion des fournisseurs, et l’assemblage sur commande à Grasse. 

Etait-il important pour vous de reprendre une entreprise en lien avec la transition énergétique ? 

Je voulais vraiment développer une entreprise autour d’une technologie. Je ne souhaitais pas reprendre un hôtel ou un restaurant par exemple. Je voulais aussi qu’il y ait un intérêt environnemental autour de ce projet car c’est ce qui m’animait. Enfin, parce que je roulais déjà à moto et que cela me semblait être une aberration de rouler en thermique, je rêvais de lancer un véhicule deux roues électrique. 

Vous décrivez-vous ingénieur responsable ? Le revendiquez-vous ? 

Je ne sais pas si c’est l’ingénieur ou l’entreprise qui est responsable. Au niveau d’Eccity, nous avons été un peu précurseur sur ces sujets-là. On a pas mal fait de la RSE sans le savoir, naturellement. Dans notre fonctionnement, nous nous rapprochons beaucoup de ce qui se fait dans l’agriculture biologique. Nous avons été chercher au plus proche de chez nous. Quand il y avait des fournisseurs dans le 06, nous avons travaillé avec eux. Sinon, nous avons été voir en PACA, puis dans d’autres régions, d’autres pays en Europe, et finalement, nous avons changé de continent quand on n’avait pas le choix. On a privilégié le circuit court. Pour la vente, nous avons des revendeurs mais on essaie de privilégier la vente directe.

Produire de manière plus responsable, c’est possible dans une industrie la vôtre ?

C’est possible et c’est incontournable à mon sens. Sur notre marché, nous nous opposons à des mastodontes qui peuvent faire du greenwashing. Si on veut les contourner on doit contourner leurs moyens de distribution et leur manière de faire. 

Nos principaux concurrents sont les marques de véhicules thermiques. Sur notre segment de marché du scooter électrique, on trouve beaucoup de marques chinoises et quelques européens. Il y a en gros une initiative sérieuse par pays européens. 

Quelle a été la plus grande difficulté dans votre parcours professionnel ? 

Ma plus grosse difficulté, je la rencontre depuis 10 ans : c’est d’arriver à financer ce projet. En France, il existe beaucoup d’aides au développement, à l’innovation mais finalement, c’est très difficile de trouver des financements pour faire de l’industriel. Ma plus grande frustration est là. 

Ingénieur et entrepreneur, c’est bon duo ? 

Dans mon projet d’entreprise, on retrouve de la technologie, du logiciel embarqué, de la puissance électrique et je comprends tout ça. Les bases scientifiques et technologiques sont incontournables pour moi. Avec mon bagage scientifique, je les comprends. Si je n’avais eu qu’un parcours commercial au départ, j’aurais pu comprendre également. Mais j’aurais pu aussi facilement me faire avoir par de beaux discours. 

Quand on est ingénieur on a un peu plus les pieds sur terre, on a un côté un peu plus paysan et on comprend mieux certains enjeux de nos fournisseurs, de nos partenaires. Le côté commercial distribution, tout ça, en revanche, c’est à acquérir. 

J’ai eu la chance d’être dans les services commerciaux marketing de grands groupes, ça m’a permis d’avoir plusieurs facettes, de savoir comment organiser mes ventes, mon bureau d’études, de savoir comment atteindre une homologation. Ça a été un grand challenge cette homologation pour moi qui ne venais pas du monde automobile. C’est grâce à l’expérience accumulée que j’ai pu mener à bien ce projet. Je n’aurai pas pu le faire en tant que jeune ingénieur débutant. 

Que diriez-vous à un jeune ingénieur qui veut lancer sa boîte ?

Je lui dirai qu’il faut qu’il se fasse de l’expérience dans les petites et grandes structures. J’aurais adoré faire de l’entreprenariat à la sortie de l’école, avoir une idée, la lancer. Mais finalement tout mon parcours m’a servi pour mon entreprise aujourd’hui. Structurer une entreprise sans recul ce n’est pas si facile. Si on se lance tout de suite dans l’entreprenariat, il faut être bien encadré, savoir raisonner, avoir de bons réflexes. Il faut savoir écouter les accompagnants et c’est compliqué !

Qu’est-ce que vous dites aux jeunes diplômés qui « bifurquent », qui refusent des postes qui ne sont pas en accord avec leurs convictions ?

Je les comprends à 200%, c’est pour ça que j’ai quitté le grand groupe dans lequel j’étais avant de reprendre Eccity. C’est ce qui m’a animé aussi à l’époque. La conviction de travailler utilement. Il faut trouver à quoi on peut être utile en tant qu’ingénieur dans l’environnement, pour la société. Quand je travaillais pour faire des automates industriels chez Schneider Electrics, c’était pour les sites pétrochimiques, les usines. C’était pour structurer du profit pour mon actionnaire, je ne trouvais pas la motivation. C’est certainement plus encore le cas pour leur génération. Ils ont des choix à faire qui peuvent être opposés à leurs convictions, c’est difficile.